BONNES JOIES DE
BABEL
di
Roger-Pol Droit
Mallarmé n'a pas
nécessairement raison. On se souvient
qu'il affirme: «Les langues imparfaites en cela que plusieurs.»
L'ideal serait donc, à ses yeux, de trouver le vocable unique
capable
de dire, enfìn, le réel en toute pureté. Il
faudrait
pouvoir en finir avec la disparité des noms, fût-ce de
manière
temporaire et limitée. Mettre un terme à ce grouillement
bancal de formes détraquées, trouver le son qui seul
convieni.
Sortir, somme toute, de la malédiction de Babel. A ce rêve
de parole absolue et raréfiée, on pourrait opposer les
bonnes
joies de la prolifération, les étonnements exquis face
à
la multiplicité, le goût baroque des langues
étranges,
des idiomes rares, des glossaires sans fin. Les mots jamais ne vont
parfaitement?
Ils sont tous approximatifs, glissants, suspects, déchus? Eh
bien,
multiplions-les! Favorisons les foisonnements, les hybridations.
Fabriquons
des langues à n'en plus finir. Babélisons, au lieu de
rêver
d'unité. Rendre jouissives les prétendues punitions
divines,
après tout, ce n'est pas une mauvaise tactique.
Mais comment s'y prendre? Bien des langues naturelles, comme nombre
d'espèces vivantes, sont en voie de disparition. Globalement,
leur
nombre va diminuant, comme le rappelle Claude Hagège depuis
quelques
semaines (1). Cette mort des langues ne concerne pas les langues
imaginaires.
Celles-ci, au contraire, croissent indéfìniment. Elles se
ramifient, s'étendent, se subdivisent. Il en apparait tous les
jours
de nouvelles. Des imprévues, des insolites, des sérieuses
ou des loufoques. Que va-t-on dénommer «langues
imaginaires»?
Paolo Albani et Berlinghiero Buonarotti, les auteurs de ce fabuleux
dictionnaire,
ont choisi la définition la plus large. Ils englobent en effet
sous
certe méme dénomination des langues qu'il a certes fallu
imaginer, mais qui existent réellement, langues artificielles
qui
ont suscité tant d'espérances - telles que les langues
auxiliaires
internationales du type volapük, esperanto, Ido et autres - et des
langues attribuées aux dieux, aus extraterrestres, aux gnomes,
ou
aux habitants de l'Atlantide. En fait, leur recension embrasse toutes
les
inventions linguistiques, graves ou fantastiques, depuis les argots et
les verlans jusqu'aux créations des fous littéraires en
passant
par les tentatives d'élaboration d'idiomes philosophiques et
purement
rationnels, les écritures universelles, les jeux d'enfants. Le
résultat
est un délice. Tout comme on aime: à la fois savant et
loufoque,
rigoureux et dérangé, érudit et
déconcertant.
Une caverne d'Ali-Baba pour fous de connaissances étranges, un
palais
des bizarreries linguistiques. Pour une promenade, on n'a que
l'embarras
du choix.
Vous inquiétez-vous, par exemple, de la traductìon du
Notre
Pére en adjuvanto, langue demeurée inedite,
inventée
en 1902 à partir de l'esperanto par Louis de Beaufront? Vous ne
serez pas longtemps dans les tourments. Voici ce que ça donne:
«Patro
nua, kvu estas in el cjelo, estez honorata tua nomo; vez regno tua.»
Par chance, les heureuses proximìtés occasionnées
par l'ordre alphabétique vous permettront de comparer la
traduction
du méme texte en adjuvilo, langue mise au point en 1910 par
Claudius
Colas sous le pseudonyme de «Professeur V. Esperama»:
«Patro
nosa qua estan en cielos, santa esten tua nomo, advenene tua regno.»
On n'en finirait pas d'énumérer les centaines de langues
internationales projetées - ou publiées, ou
pratiquées,
pour la plupart par un nombre infime d'adeptes - qui sont ici
répertoriées.
Beaucoup de ces langues sont issues du grand mouvement qui donna
naissance,
à la charnière du XIXe et du XXe siècle, à
l'esperanto puis à l'Ido. Les cousinages entre ces langues
auxiliaires,
censées s'améliorer à chaque nouvelle mouture,
sont
nombreux. Ainsi, «cheval» se dira «cevalo»
en esperanto, «kavalo» en Ido et «chevaliro»
en anglido, langue développée par H.E. Raymond en 1927
à
Kalamazoo (Michigan). Mais si, tout cela est authentique.
Si vous préférez les extraterrestres, ce qui peut se
concevoir, vous ne serez pas déçu non plus. Vous saurez
ainsi,
au cas où vous l'ayez oublié, que «Ikhut-eigh»,
cri du porteur d'eau, ne saurait être confondu avec celui du
marchand
d'eau, «soo-soo sook», dans la langue d'Arrakis,
celle
que l'on parle sur Dune, troisième planète de Canopus,
dans
le roman de Frank Herbert public sous ce titre. A moins que vous ne
soyez
séduit par la langue des Trioptes, habitants des terres chaudes
de Vénus chez Edgar Rice Burroughs, où chaque mot peut
recevoir
en moyenne une quinzaine de sens différents, selon l'expression
du visage de ces charmantes créatures à trois yeux. Ainsi
«murra» peut signifier selon les cas «bonjour»
ou «bonsoir», mais aussi «lions-nous
d'amitié»,
ou à l'inverse «en garde!», voire «réglons
cette affaire par un combat». On vous aura prévenu:
tout
est dans la nuance.
Il est enfin possible, tout en restant sur Terre, de flâner parmi
les langues attribuées à des peuples perdus, ou presque
invisibles,
à moins que ce ne soient des sociétés
secrètes
et des sectes sans nom. On rêve notamment au landolfien, dont a
parlé
Tommaso Landolfi en 1941, quand on sait que cet idiome non
identifìé
possède 146 cas, dont 125 seulement ont une désinence qui
leur est propre, et que les verbes, soumis à 1200 conjugaisons,
ont dix-huit aspects, dont neuf abstraits, parmi lesquels il convient
de
signaler «le réjouif, le tristif, le
lointif».
Plus simple, presque plus rassurant, le mégapatagonais,
découvert
par Restif de la Bretonne en 1781, se parle dans la capitale du pays,
Sirap,
située exactement, on le constate, aux antipodes de Paris.
Exemple
canonique de mégapatagon: «Li y a puocuaeb tripes'd
snad
ettec noitnevni!» Pour mémoire et pour finir, on
signalera
également les langues imaginaires qui mêlent sans vergogne
toutes les autres, comme le «mix», que l'on commence
à entendre de plus en plus souvent (Exemple: «Ciao, que
tal estas, my friend? Très bien, thank you, y tu?») ou
bien, plus savamment, comme le babélique parlé par le
moine
Salvatore dans Le Nom de la rose d'Umberto Eco.
Dans ce bric-à-brac savantissime et allègre, chacun
tracera
son parcours à son gré. Les lecons à tirer sont
évidemment
diverses. Pour ma part, j'en retiendrai volontiers un paradoxe assez
simple.
Parce que les langues naturelles sont multiples et disparates, mais
aussi
truffées d'exceptions, d'anomalies, d'entorses aux
règles,
on vit naître le souci de les rectifìer, voire de les
uniformiser.
On entreprit donc de forger des langues propres, nettes,
régulières.
Des idiomes rationnels et efficaces. Non seulement cela n'a pas
marché,
mais la prolifération de ces langues a contribué à
provoquer de nouvelles embrouilles. En bourgeonnant et foisonnant, les
langues simplificatrices compliquent la situation. Les plans de la
raison
engendrent de nouvelles formes d'irrationalité.
Décidément,
le monde est moral.
(1) Halte à la mort
des langues (éd. Odile Jacob,
voir «Le Monde des livres» du 24 novembre 2000)
Le Monde, vendredi 23
février 2001, p. VII.
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